Je me souviens de la définition de Canguilhem selon laquelle est considéré comme normal un système dont les effets sont dissociés de la cause (l'estomac qui digère sans se digérer lui-même). En regard de ce principe, le travail qu'élabore Gilles Barbier à tout lieu de tenir du pathologique. Nulle efficacité n'oriente ni ne détermine ce qu'il assemble et refond sans cesse ; Terrier dont les galeries dénoncent à chaque pas la fantaisie compliquée de l'animal qui s'est employé à les creuser. Poussant à un degré plus alambiqué encore que chez Kafka la réélaboration constante d'un motif sans programme, d'une pure dépense minée par l'aspect interminablement gigogne des choses, il a initié son activité sur la base de ce que l'on serait tenté d'appeler une oisiveté rigoureuse. Là où la formulation du terrier, chez Kafka, répond à une menace angoissée, un péril informe et imminent, l'élocution protéiforme de Gilles Barbier serait plus de l'ordre d'une attention portée à son propre mouvement respiratoire initié en divertissement. « On élabore les choses selon la tournure qu'on souhaite leur donner. Or un objet sans enjeux admet toutes les tournures. » Délicieusement anecdotique, d'une certaine façon « ouvert » selon l'acception de Wittgenstein, ductile, non prédéterminé, non orienté, Gilles Barbier est dans son puzzle comme une pièce disponible . Ainsi visitant, dépliant le monde ombilical duquel il participe et dont il habite avec ambiguïté (locataire?/propriétaire?) les cavités et les orifices, les bulles ou les planches, il lui est loisible de se digérer digérant le monde dans un mouvement constant et irrégulier que l'on pourrait qualifier de corallien mais auquel nulle synthèse (son œuvre initie par ailleurs sa propre exégèse, s'auto distance, s'auto commente, s'auto génère) ne peut apporter une image adéquate.
Aboutir aussi peu que possible.
A voir au carré d'art de Nimes.