divagations
« Lorsqu’après des millions de siècles, un de ces immenses tourbillons d’étoiles, nées, gravitant, mortes ensemble, achève de parcourir les régions de l’espace ouvertes devant lui, il se heurte sur ses frontières avec d’autres tourbillons éteints, arrivant à sa rencontre. Une mêlée furieuse s’engage durant d’innombrables années, sur un champ de bataille de milliards de milliards de lieues d’étendue. Cette partie de l’univers n’est plus qu’une vaste atmosphère de flammes, sillonnées sans relâche par la foudre des conflagrations qui volatilisent instantanément étioles et planètes. »
Louis-Auguste Blanqui

Il est des aventures qui ont lieu dans des régions que l’histoire n’a eu de cesse d’ignorer. Nulle stèle, nul fronton de temple, nul plafond de palais, nulle bibliothèque, nul incunable ou musée ne leur sont dévoués. Pas même un tumulus planté d’un panonceau. Et pourtant, par un malicieux retournement des choses, tous ces mondes qui les ignorent, les batailles et les conquêtes, les sciences, les explorations les plus téméraires, elles semblent sereinement les contenir.
Chaque individu dit-on tient en lui, comme sédimenté, l’entière histoire humaine. Ou, pour le dire comme Michelet, chaque homme est une histoire universelle.
Et il est, quoi qu’Homère y soit resté aveugle, dans le commerce des cellules, des mouvements, des mobilisations, des ruses, des drames, des trahisons, des pirateries et des carnages qui sont des épopées.

Ainsi celles qui ont cours dans les contrées aqueuses des taches d’encre et dans leurs voisinages de badigeons ou d’essuyages, de coulures. La chose mérite qu’on s’y penche. En synthèse il s’agit d’une mécanique des plus élémentaires : de minuscules grains de pigment en suspension dans une eau mêlée de gomme déposée par le pinceau sur une surface de papier plus ou moins réceptive. Du mouvement que la main imprime à tout cela en déchargeant le pinceau. De l’eau colorée que bois le papier, de celle que bois l’air tout autour par évaporation, du mouvement d’abord très libre du ou des pigments qui bientôt se retrouvent piégés dans les reliefs de la feuille ou dans leur fuite, sur la pente invisible d’un bassin versant dont ils révèlent alors l’existence.
Danse, ondoiements, moires dues à de subtiles et multiples nécessités ou aux caprices du hasard, qui ne sont peut-être que ces nécessités encore, compliquées follement. Écriture pour partie affranchie de l’autorité de la main et qui ne doit à la main encore que ses penchants les plus divagants, les plus rêveurs. Disséminations, dispersions, émancipations, écoulements, dissolutions, épanchements, précipitations. Vaste chorégraphie des matières, modulations des formes. C’est d’ailleurs dans ces latitudes que semblent se déposer là quelque chose de corporel, le glyphe peu déchiffrable de quelque inconscient. Laisser-aller, souple désinvolture, sensuel abandon, déréliction voisinent avec on ne sait trop quel exercice de méditation ouvrant la conscience à des vastes espaces mourant mollement sur ses rivages.
Mais tout ceci pris dans un maelström tumultueux, fomentant un phénomène météorologique chaotique, comme un immense dragon s’assouplissant en mouvements reptiliens dans un ciel cataractant et zébré d’éclairs. A moins qu’il ne s’agisse là d’un paysage de débâcle se découvrant nu et raviné, creusé de cicatrices, dans un silence terrible, après le déluge.
Y regardant de près on pourrait y voir, figés par la distance, de meurtriers mouvements de batailles, la bravoure et la bestialité mêlées, la déroute et la fuite, grands sentiments et petites bassesses, petits sentiments et grandes bassesses. Waterloo ou Arcole, Verdun, Dien Bien Phu, la prise de Troie.
Ou encore, un lent déploiement organique, une contamination, la conquête hasardeuse d’un milieu par un organisme primitif. Le paysage symbiotique d’un lichen. D’obscures insinuations qui veinent les sous-sols. Le fleurissement de quelque levure dans lequel, tout au fond, se donne à voir l’univers lui-même, avec ses systèmes, ses galaxies, ses amas d’étoiles, ses trouées, ses vortex, ses pluies. Et peut-être le temps lui-même confondu à l’espace, à l’horizon du fond cosmologique.
Le récit est cavalier, grossier ; demanderait plus de finesse dans l’observation, plus de méticulosité, plus d’imagination pour approcher ce monde dans ses différentes épaisseurs, ses mouvements. Peut-être faudrait-il ici prendre l’exemple de Caillois écrivant sur les pierres ? Peut-être faudrait-il développer à l’échelle d’un livre épais, des Mille et une nuits, des aventures de Don Quichotte ? Ou se tenir simplement là sous l’empire d’une tempête calme, de fumigations, de volutes, d’une mare auréolant ses berges ? Pareil à celui qui médite amoureusement sur les veines d’un marbre. Regarde le ciel au fond d’un lac.
Alors surgiraient les forêts, les constellations, les cascades, les récifs ombreux, les dépressions, les rideaux de pluie, la chevelure de Bérénice, les abysses…

Image : Encre d'André Guenoun, 2026.