Il n'y a jamais qu'une question qui hante cette intranquillité qui fait que nous ne savons « rester en repos dans une chambre », comme l'écrivait Pascal : comment exister ? Comment s'atteindre ? C'est-à-dire, comment apaiser ce nouage de désirs et d'empêchements avec lequel on vient au monde ? A cette demande répond le divertissement pascalien, c'est-à-dire le travail, ou n'importe quelle activité suffisamment prenante pour occuper l'esprit, le tenir à l'écart des fascinations mortifères, des viscosités sombres de la mélancolie, combler ces interstices, ces plages de silences effrayants où pourraient pousser une idée adventice, s'engendrer des monstres. Tout autant dire, l'occupation et la fatigue et le repos du corps dans lequel la pensée s'absente ou s'allège. Aby Warburg, le célèbre historien, qualifiera ainsi son travail de « sophrosyne » : un apaisement. Si l'on est parfois « enchainé au travail » ou contraint par une force extérieure si l'on en croit l'étymologie douteuse de tripalium , qui désigne le nom d'un instrument de torture constitué de trois épieux, ou celle de trabs, peut-être plus juste, qui désigne avec la poutre, l'entrave, le travail témoigne d'un effort allant vers la résolution d'une situation contrainte, du mouvement d'une réalisation. Il n'y a pas de travail sans contrainte, sans effort. « Le travail n'est pas l'emploi », écrit, lapidaire, Bernard Stiegler. « Le travail c'est par quoi on cultive un savoir, quel qu'il soit, en accomplissant quelque chose ». Si on cherche un emploi pour « gagner sa vie », on travaille « peut-être pour gagner un peu d'argent à cette occasion, mais surtout pour se construire et s'épanouir dans la vie, et comme être vivant, et plus précisément comme cette forme de vie dont Georges Canguilhem montre qu'elle ne peut vivre sans savoirs ».« Travailler, c'est s'individuer, inventer, créer, transformer », c'est ouvrir aussi comme on l'entend dans le mot « ouvrage ». Je dirais même que le travail met à l'épreuve la vie et le corps en ce qui les travaille. Il lui demande en quelque sorte de répondre en même temps qu'il l'éprouve dans son corps ou pour mieux l'éprouver dans son corps. Ainsi du travail de l'accouchement et de celui que l'on met ensuite à se réaliser. Ainsi de ce qui travaille perpétuellement les individus créatifs que les pensées et les projets ne laissent pas en repos mais au contraire animent. Puisque c'est de cela encore qu'il s'agit pour la mère, pour l'enfant, pour celui ou celle qui fait de sa vie un continuel acte d'existence : d'un souffle. A prendre, à développer, à accueillir ou à cultiver avant qu'un soir celui-ci nous quitte. Celui qui rend son dernier souffle est en effet en repos --- un repos éternel, tandis que celui ou celle qui travaille à vivre sa vie, non pas dans la passivité bovine d'êtres qui sont à leur naissance déjà comme privés de vie, mais activement, projectivement, dans la symétrie de l'ennui, sera pour Schopenhauer, par le trait de ses désirs, par ses passions, voué à la souffrance, ou du moins, dans une perspective moins pessimiste, à l'intranquillité. « Notre tâche d'homme, écrira Albert Camus, est de trouver les quelques formules qui apaiseront l'angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. » Car là où s'engage l'artiste en tant qu'individu lié à ses tourments personnels s'engage aussi l'humanité à laquelle il donne ou emprunte la voix. Et ainsi, demande Soren Kierkegaard, « qu'est-ce qu'un poète ? Un homme malheureux qui cache en son cœur de profonds tourments, mais dont les lèvres sont ainsi disposées que le soupir et le cri, en s'y répandant, produisent d'harmonieux accents. » L'humanité communie mélancoliquement comme les pleureuses de l'antiquité avec les œuvres de l'art qui témoignent d'un même mouvement de la beauté, des charmes, des élans et des saveurs, du souffle ou de l'âme, et des souffrances, des empêchements qui leurs sont cousus. Il est vrai qu'à son extrême, l'émotion produit des larmes. Mais ces larmes lavent aussi de ce qui accable, purgent le corps, l'allègent, le rendent à son appétit.
Angers, Juin 2020