Dans la deuxième moitié du XIXe siècle œuvrent aussi deux singuliers que l'histoire de l'art aura du mal à digérer et qui font aujourd'hui encore des îles ou des écueils, en tout cas des reliefs que l'on voit de loin : Paul Cézanne et Vincent Van Gogh. Deux tempéraments qui viendront s'échauffer et s'user comme des insectes le soir attirés par la lumière jaune au grand atelier du midi. Cézanne mesure-t-il dans ces premiers travaux, épais et lourds ce qui l'éloigne de ses modèles, ce qui relève de la parodie, à l'image du portrait d'Achille Emperaire, ou des décorations des quatre saisons du Jas de Bouffan qu'il signe Ingres, avant de s'engager sous l'influence de Pissarro dans le travail du motif et de l'observation attentive ? Et encore ensuite, lorsqu'il est devenu celui que nous reconnaissons sous ce nom, dans ces natures mortes où la gaucherie du dessin accompagne une perte de gravité ou une incohérence perspective qui font comme flotter les objets, et dans quelques portraits qui anticipent dans leur rapport à l'espace dans lequel ils se tiennent l'étrangeté vertigineuse des Demoiselles de Picasso, constate-t-il avec rage que tout se casse la gueule, ou en prend-il son parti, aimanté par une autre exigence, ou encore y est-il totalement aveugle, pris par l'illusion du projet qui se superpose fatalement au travail lui-même, semblable à ce maudit que dépeint Zola, « impuissant incapable de mettre une figure debout malgré son orgueil » ou au Frenhofer moitié fou de Balzac ? Et Van Gogh, mesure-t-il malgré toute l'élaboration artistique et intellectuelle qui sont les siennes la formidable singularité de son œuvre, l'excessivité de ses lumières, de ses couleurs, de ses empâtements, la fatale solitude à laquelle il s'engage ?
Au collège Bourbon d'Aix en Provence, Paul Cézanne osera rejoindre un jour celui qui depuis qu'il l'a intégré est le souffre-douleur de tous, un cancre timide et chétif, orphelin de père, misérable, débarqué de Paris et qui s'appelle Émile. S'en suivra une amitié durable scellée par la lecture et l'évasion dans ses territoires imaginaires. L'histoire retiendra pour les tableaux qu'il en fera bien plus tard ce panier de pommes que le lendemain de l'épisode Émile offre à Paul en remerciement. Et le peintre plus tard encore s'amusera : « tiens, les pommes de Cézanne, elles viennent de loin ! ». Anecdote secondaire, ce père quelque peu romanesque qu'Émile Zola a perdu alors qu'il n'avait pas 8 ans avait travaillé comme géomètre du Cadastre en Haute Autriche à la construction d'une des premières voies ferrées européennes, en 1823. La modernité, en ce début du XIXe siècle se profilait comme une confluence nourrie de nombreuses sources.