Ici j'ai voulu partager ce texte parce qu'il est clair et épouse justement un travail que j'apprécie et dont j'ai par ailleurs pu parler à plusieurs reprises (ici). Et sans doute aussi parce qu'il m'a semblé articuler des façons que je connais un peu pour les vivre dans mon travail plastique et qu'un éclairage diagonal pourrait mettre en relief : Cette déambulation par laquelle chaque fragment du travail devient un peu comme une page d'un journal mêlant général et résonances intime, la relation des parties à l'ensemble, le ressassement etc. jusqu'à cette façon d' « objectaliser » et aviver l'œuvre par une vitre.
Texte paru à l'occasion des expositions de Silvia Bächli au frac Haute Normandie, au domaine Kerguéhennec et au musée d'art de Strasbourg en 2002.Feuille de route , Frédéric Paul.L'œuvre de Silvia Bächli obéit à une discipline quotidienne. Chaque jour, généralement de onze à quatorze heures, elle s'assoit à sa table de travail et produit une grande quantité de dessins. En début d'après-midi elle marque une pause, puis elle regarde ses dessins de la veille, constitue des piles et en écarte la majorité. Le reste de l'après-midi, la plus art du temps, se passe en promenades. (Mais, déambuler, il faut le reconnaître, fait partie, sinon du travail, du moins de l'entraînement qui lui est nécessaire.) Et puis parfois, le soir, elle dessine à nouveau. Ce calendrier, bien sûr, peut supporter des exceptions. Celles, notamment, qui sont dues aux voyages. Précisons que Silvia Bächli partage son temps entre Bâle, Paris et, depuis 1993, Karsruhe où elle enseigne. A Bâle, elle travaille dans son atelier. A Paris, qu'elle a choisi en 1989, le travail envahit son appartement et il s'imprègne du spectacle de la rue. A Bâle, elle se tient en position de repli, et à Paris de recevoir...
La veille ou l'avant-veille de la première visite que je rendis à Silvia Bächli à Paris, celle-ci m'envoya un mot : « si vous sortez du métro, il y a une seule rue qui monte. Vous la suivez, il y a à gauche un cimetière et après 3-5 minutes vous arriverez à un croisement de cinq rues. Ma rue est celle qui est entre les deux bars. Le n°15, c'est la deuxième porte à droite. Il n'y a pas de sonnette, mais la cuisine est directement derrière la porte... frapper s.v.p. » L'espace ne s'offre jamais comme un « cadeau du ciel », chez Silvia Bächli. Il n'a jamais cette évidence. La promenade est avant tout nécessaire et reconstituante, comme lui sont nécessaires les repères trouvés en chemin. Pas de repères sans promenade et pas de promenade sans repères. Voilà pourquoi ses dessins peuvent être assimilés aux pages détachées d'un carnet de bord. Et voilà pourquoi la feuille de route que je viens de citer offre une bonne introduction à son travail, celui-ci évoquant une circulation permanente à travers les signes et à travers le temps : entre espace intime et espace extérieur. Circulation d'une extrême fluidité mais toujours réfléchie. Circulation en apparence aléatoire mais en vérité toujours parfaitement contrôlée. Glaner des repères à l'extérieur, en effet, les emporter chez soi, les transformer -- comme la ville incorpore des arbres et autres végétaux d'ornement pour se rendre supportable -, ou, au contraire, mais l'opération est plus longue et plus complexe à décrire, déplacer des éléments de la sphère privée vers l'intérêt général, de l'intérieur vers l'extérieur ; ces deux méthodes, opposées dans leurs orientations, coexistent dans le travail de Silvia Bächli.
Quels sont donc les signes qui jalonnent l'œuvre de Bächli ? Des vêtements, des entrelacs, des arabesques, des pelotes de lignes, des nuages, des plans de ville, des rayonnages, des objets domestiques, des fleurs, des branchages, des réseaux de courbes ou de droites tracées à main levée, de sommaires et parfois quasi impénétrables représentations, des vues d'intérieurs, des visages, des yeux, des membres, des corps féminins... Parfois des textes et presque toujours des fragments. A la gouache, à l'encre, au fusain, à la pierre noire ou au pastel gras, le travail de Silvia Bächli se manifeste presque exclusivement par le dessin, on l'a compris, et à de très rares exceptions toujours en noir sur blanc. Les vêtements sont des empreintes, des dessins qui soulignent ou trahissent la silhouette. Les entrelacs, les arabesques sont par essence des pelotes de lignes, comme peuvent être les nuages et la pluie qui tombe des nuages, plus ou moins verticale, et se répand ensuite en de multiples cercles à la surface de l'eau. Les plans et les rayonnages sont les produits du dessin, pris comme projet et comme représentation. Les objets domestiques font un peu désordre dans cet inventaire mais ils sont à leur place à l'intérieur, dans l'environnement de la maison, comme les fleurs et les branchages sont à leur place à l'extérieur. Et ces deux types de motifs incarnent des voies différentes pour le dessin : soit mesuré et refermé sur lui-même si, à l'exemple des objets domestiques, formes pleines, il s'agit de suivre un contour et de revenir au point d'où l'on était parti ; soit largement interprétatif, proliférant et s'éloignant de plus en plus du point d'origine : et alors, après la branche, c'est le dessin qui pousse dans tous les sens. Un signe suffit par dessin en général. Et ce signe, comme un mot, pourra donner lieu à de multiples réemplois. D'où la tentation d'associer les dessins entre eux, de les donner à voir au mur en des arrangements hétéroclites mais agencés avec une telle méticulosité qu'en groupe de cinq jusqu'à quarante-huit, voilà qu'ils deviennent indissociables (comme des mots forment des phrases).
« La façon dont je place mes dessins forme la troisième étape dans le processus de ce travail. D'abord, je produis des dessins chaque jour et les glisse dans un carton, en évitant de juger s'ils sont bons ou mauvais. La deuxième étape correspond au moment où je jette beaucoup de ces dessins et n'en garde que quelques-uns. A la fin, au cours de la troisième étape, et généralement en ayant un lieu spécifique en tête, j'essaie de les disposer en fonction des relations qu'ils peuvent avoir entre eux. Chacun d'entre eux est un son. Chaque tonalité a une intensité, une couleur, une attitude, une extension, une clarté, un poids particulier. Les pauses et les espaces intermédiaires ont exactement la même importance. Chaque dessin dégage un espace qui lui est propre autour de lui -- un champ de forces. Un dessin doit trouver sa bonne distance entre deux autres. Ce sont des amis, des relations, des associés, des vendeurs assommants, des couples d'amoureux, des jumeaux, des paresseux, des solitaires. Chaque dessin constitue un point de repère dans un réseau de relations. Il n'y a pas de centre dans ce réseau. J'essaie de trouver un équilibre dérangeant dans ces espaces. » Ainsi se constituent des familles de dessins qui ont à voir avec des familles de sensations et qui en sont aussi la répétition, la reprise dans des circonstances différentes. Les tables qu'utilise Silvia Bächli dans certaines de ses expositions, depuis 1996, forment à cet égard un excellent dispositif pédagogique. Les dessins y sont mis à plat, au sens propre et au sens figuré. Placés provisoirement l'un à coté de l'autre, ils peuvent être ainsi distants de plusieurs années, mais ils appartiennent tous à une même famille thématique, quelles que soient les dissemblances parfois importantes qui peuvent apparaître dans leur exécution. (Pour le dire autrement, ces dissemblances formelles trahissent l'appartenance à des époques différentes et elles soulignent la reprise de même thématiques au cours du temps.) Permanence de la préoccupation, discontinuité dans la forme et dans l'expression. L'observateur les considère la tête inclinée en avant, comme s'il était penché sur un cahier : en situation d'étude. Placés à l'horizontale, ils restent permutables et indépendants. Ils sont visibles l'un après l'autre et d'autres rapprochements auraient très bien pu être organisés. Les ensembles constitués au mur sont donc, au contraire, dans le choix de leur composition, arrêtés de façon définitive. Et le souci de précision millimétrique que relève la mise au point de ses accrochages irrévocables est portée à son comble dans de récentes sérigraphies. A la lumière de celles-ci, la perception des ensembles constitués se met d'ailleurs à changer. Car de même que les estampes consistent en l'appareillement parfaitement réglé de cartes postales et d'images de presse ou d'encyclopédies collectionnées au quotidien depuis plus de vingt ans, de même les ensembles fixes et indivisibles modifient la relation de l'artiste à son propre travail en transformant en quelque sorte ses dessins, considérés a posteriori, en des documents trouvés. Lorsqu'en effet Silvia Bächli présente un dessin unique, et même si elle choisit de l'accrocher d'une façon particulière (en évitant le centre du panneau qui doit le recevoir, en général), ce dessin est montré pour ce qu'il est et pour ce qu'il dit à lui tout seul. Quand elle expose un ensemble constitué de dessins, l'agencement des parties a été réglé et reporté auparavant et chaque dessin, pourtant originellement conçu comme indépendant prend alors le statut d'élément. L'ordre graphique s'impose en un nouvel ordre signifiant ; le choix d'exposition dicte en quelque sorte sa loi sur le processus de production naturel du travail dan l'atelier ; l'exposition et son auxiliaire, l'accrochage, revendiquent une visibilité égale ou supérieure à celle de chaque dessin ris isolément et l'assemblage devient donc à posteriori partie prenante d'un processus de création qui était pourtant déjà consommé en chacun des dessins. Ce qui se montre, ce sont alors des dessins existants ris dans la forme d'un accrochage bien particulier. Ce qui se passe, c'est le glissement de l'univers privé de l'atelier vers le contexte public, culturellement généraliste, de la galerie ou du musée. Ce qui s'énonce, c'est, pour autant que cela soit possible, la somme des informations contenues dans chaque dessin, et quelque chose de plus, qui relève sans doute du langage mais sans les applications, discours ou récit, qui lui sont normalement attitrés. Si l'on suppose que les dessins regroupés forment une phrase, par exemple, alors cette phrase peut être parcourue dans tous les sens. Chaque dessin forme un bloc de sens particulier mais le sens délivré par chacun s'augmente de la confrontation avec un voisinage porteur d'un sens différent. Les dessins sont exécutés rapidement, en revanche les assemblages sont constitués avec lenteur, ceci doit être souligné : le défilement du sens suit, pour l'artiste, deux vitesses différentes. Les tables usent de la pédagogie de la répétition. A l'opposé les assemblages tendent, à la représentation la plus diversifiée des thématiques explorées par l'artiste. L'œuvre de Bächli ne eut être appréhendée comme le miracle renouvelé de chaque dessin visant chaque fois à un parfait accomplissement en comptant sur les progrès du temps. Le mythe du peintre chinois qui doit s'absorber plusieurs années devant le motif d'une branche d'arbre pour en dégager finalement la quintessence en trois coups de pinceau ne s'applique pas ici. Si le dispositif d'accrochage des assemblages constitués est immuable, chaque dessin, par nature improvisé, aurait donc dans sa forme et dans son intention peu être un tant soit peu différent, pris isolément. L'exécution doit être rapide. Le dessin qui advient doit rester imprévisible. L'assemblage déterminé fixe un matériau instable. Il jouie un rôle conservatoire. Le peintre chinois, pour produire son chef-d'œuvre, s'interdit toute ébauche et tout exercice de la main avant de passer à l'acte unique et sans repentir. Silvia Bächli, elle, doucement, produit chaque jour une grande quantité de dessins et la qualité s'obtient en retranchant à la quantité. Il faut accumuler du matériel pour ensuite séparer l'indispensable du tout-venant. Il y a comme une impatience à passer d'un dessin à l'autre. D'où ce paradoxe entre une facture parcimonieuse et une production tranquillement pléthorique. D'où cet équilibre si délicat à tenir entre maîtrise et méprise. Certains dessins pourraient être jugés anodins, presque « désinvestis » et pourtant ils résistent. D'autres, où tout semble réglé, qui se montrent et qui fanfaronnent, seront au contraire tenus à l'écart. Il faut s'arrêter juste à temps, il faut maintenir le travail à un certain niveau d'inaccomplissement pour qu'il agisse correctement, par allusion, sur l'observateur. Il faut juste assez d'éloquence pour ne pas verser dans la démonstration. Et il faut pousser le raffinement assez loin pour ne pas céder à l'afféterie du presque rien. L'exécution doit être rapide, et pourtant pas au point d'échapper au contrôle de l'artiste, qui, comme elle l'explique, ne peut s'exercer qu'à la condition « de se voir dessiner ». si, pour prendre l'exemple d'un motif récurent chez Bächli, l'on s'attarde sur telle arabesque, dont les méandres semblent si parfaitement aléatoires, on observera d'abord que la ligne unique, délimite ainsi une forme pleine et on constatera ensuite que cette ligne doit former une boucle pour diviser l'espace de la feuille de papier en un dedans et un dehors. Matisse ne s'y est pas pris autrement pour dessiner des algues et des coquillages avec sa paire de ciseaux. Une ligne délimite une surface. Pour cela elle doit se refermer. Il faut donc que la ligne prenne fin là où elle a pris son origine. Paul Klee, enfant, dessine comme un adulte. Adulte, il dessine comme un enfant.
Vous roulez en voiture ou vous marchez dans la rue dans une direction donnée et soudain votre regard dérive. Pour vous ne savez quelle raison : au lieu du feu rouge qui doit passer au vert ; au lieu de vos mains posées sur le volant ; au lieu de l'alignement implacable des bâtiments, devant vous et autour de vous, qui forme comme un tunnel ; au lieu du spectacle ordinaire de vos membres inférieurs, qui vous portent et vous transportent d'habitude presque aussi inlassablement que leur mouvement de va-et-vient happe inlassablement votre attention ; au lieu de suivre son chemin habituel ; votre regard se décentre, donc, et transporte avec lui votre attention qui s'égare vers une fenêtre faiblement éclairée, que vous n'aviez jamais vue auparavant : où il ne se passe rien, mais où vous croyez reconnaître une silhouette immobile ou, moins, un fragment de silhouette. Cette ombre entourée de lumière rare, cette masse pas tout à fait informe que découpent si nettement les limites de la fenêtre, ce pourrait être n'importe quoi, mais vous y avez distingué, puis vous avez voulu y reconnaître une silhouette. D'abord la nuit, puis cette fenêtre, qui, en se détachant médiocrement dans la nuit, fut à l'origine de votre divagation, ensuite cette chose et enfin cette silhouette... Vous en êtes là. Un rideau fourré fans une embrasse et vu à contre-jour suggérerait la même image... ce pourrait être n'importe quoi mais vous en avez fait un corps humain, une personne immobile, surprise dans son intimité, vaquant lentement à ses occupations, ainsi de suite... Tout ceci vous mène de l'extérieur vers l'intérieur, de l'espace de la rue vers l'espace de la maison, d'un environnement impersonnel vers un environnement intime, de l'espace social vers l'espace du corps, de votre propre corps, qui vous appartient, et qui serait tout aussi impersonnel si vous n'entreteniez, forcément, avec lui une relation particulière.
Si j'évoque ici cette expérience aussi intime qu'universellement partagée, c'est, bien sûr, parce qu'elle me paraît présenter des similitudes avec la façon dont les dessins de Silvia Bächli font leur chemin en quiconque veut bien s'y attarder. Il faut du temps, en effet, pour que l'œil s'accommode à la pénombre et il faut du temps pour bien saisir ce que ces dessins ont à offrir au-delà de la première apparence. Quand on les a bien regardés, on peut ensuite s'en détourner et c'est alors leur souvenir qui vous accompagne. Ce souvenir restera intact mais les plus familiers de l'œuvre de Silvia Bächli, ses collectionneurs exigeants et récompensés notamment, savent qu'ils pourront toujours revenir vers les dessins pour les voir différemment. Telles certaines encres phosphorescentes, les dessins de Silvia Bächli émettent une énergie indéfiniment renouvelable. Et s'ils ont cette aptitude à renouveler notre vision, c'est sans doute du fait de leur nature allusive et de leur exécution parcimonieuse. Car s'ils sont souvent issus de l'expérience ordinaire de la rue ou de la maison, leur but n'est pas de restituer avec exactitude une sensation ou une image donnée. Tout se passe comme dans une conversation où chacun croit parler de la même chose mais où chacun aborde le sujet à sa façon. Un enchaînement de phénomènes le poursuit en aval. La mémoire et ses insuffisances jouent ici un rôle important. En s'attachant moins au particulier de la sensation, Silvia Bächli produit des dessins qui nous concernent tous et elle évite tout intimisme de complaisance.
De grands dessins viennent parfois s'intercaler au milieu de la production quotidienne. Ceux-ci, horizontaux ou verticaux, atteignent le format unique de 150 x 200 cm, l'artiste les qualifie de tableaux et deux ou trois jours sont nécessaires à leur réalisation. On peut donc en déduire qu'ils sont exceptionnels. Alors revenons sur cet inaccomplissement qui tient lieu de méthode et de discipline et voyons comment il s'applique à eux. Deux types de dessins se distinguent actuellement dans ces grands formats. Peints à la gouache noire, les uns sont figuratifs, les autres abstraits. Les premiers s'inspirent de motifs végétaux d'ombrelles, de rosettes ou de panicules, les seconds ne représentent rien (forcément), ils se présentent comme des réseaux de lignes formant un quadrillage aux mailles lâches et irrégulières. L'opposition est franche entre ces deux catégories. Et il n'est pas évident de les concevoir comme les deux faces d'une même expérience. Les abstraites tendent vers l'épure, les figuratives vers le pullulement ou la pullulation -- puisqu'il y a deux mots pour dire exactement la même chose -, au masculin ou au féminin, comme on veut. Abstraits, ils renvoient à un ordre mental en même temps qu'à une organisation ou un principe de construction élémentaire : la grille, le plan orthogonal -- celui dont in fait les villes, les maisons et les livres de comptes. (Et, s'il est nécessaire de rappeler que le dessin est l'expression la plus élémentaire de la construction, ceux-là font justement la synthèse entre ces deux dimensions du dessin : de projet et de construction en soi, ils confondent le dessin pris comme esquisse et le dessin pris comme finalité.) Figuratifs, ils se réfèrent à l'ordre naturel, ils se conforment aux lignes générales de son programme iconographique, et procèdent depuis cette origine à la façon d'un thème et variations. Ici, « il y a quelque chose à voir », or on ne croit bien connaître que ce que l'on reconnaît. De fait, il se dégage de ces grands dessins floraux une immédiate séduction à laquelle contribue certainement leur nature figurative. Si, de plus, le motif végétal est déjà présent dans de nombreux « petits » dessins, ici il prend un aspect franchement décoratif. Alors qu'on vient de le voir, le travail de Silvia Bächli se caractérise normalement par son dépouillement allusif, ici au contraire l'artiste sort de sa réserve et, avec une abondance inattendue, elle multiplie les courbes et les rosaces, elle fait pousser les fleurs et les entortille dans des guirlandes et des broderies qui les éloignent de toute vraisemblance botanique au profit du plaisir de la main. Car c'est la main, et une main qu'on ne pouvait pourtant imaginer si volubile auparavant, qui décide que les deux extrémités d'une même tige peuvent donner naissance à deux fleurs différentes -- qui chacune partage à leur tour une autre tige avec une autre fleur... Ainsi des étoiles forment une constellation, c'est-à-dire un dessin, pourvu qu'on les relie dans un certain ordre. Ce qui caractérise souvent le genre décoratif, c'est son absence de profondeur spatiale et (d'autres ajouteront) intellectuelle : comme s'il y avait une corrélation entre les deux, comme si le défaut de profondeur spatiale suffisait à le déconsidérer pleinement. Ici, tous les motifs sont posés sur un même plan, en effet. Et ce plan, c'est tout ce qu'il reste d'espace pour le dessin. Au fil des expositions, les tableaux abstraits et figuratifs peuvent se retrouver côte à côte ou face à face. Or malgré leurs différences, ils ont certainement en commun de ne pas placer l'observateur devant un espace perspectif : les lignes horizontales et verticales tout comme les fleurs imaginaires sont placées sur un plan identique, et sont donc tenues à la même distance de notre regard.
Après avoir commencé à présenter ces dessins simplement épinglés au mur, Silvia Bächli a ris soin de les protéger par une vitre de même format puis elle a mis au point un système simple fait d'un capot de plexiglas refermé au dos par une feuille de carton. Vu de face, cet accessoire qui ajoute deux ou trois millimètres transparents au pourtour du dessin est quasi invisible. De biais, il accroche les reflets et l'on s'aperçoit qu'il avive les dessins, qu'il les « mouille » en quelque sorte, et qu'il les fait se détacher plus nettement sur le mur, comme autant de fenêtres affleurant à sa surface. Les dessins deviennent brillants sur un mur mat et leur agencement, qui avait fait l'objet d'un réglage et de relevés si précis, se donne à voir comme une composition abstraite. Ainsi l'œuvre de Silvia Bächli, qui fait du dessin le révélateur de la sensation infime, s'augmente et se complique d'une recherche puriste sur la forme, offrant même un prolongement inattendu à la tradition suisse de l'art concret.
Entre dessin et notation, il y a peu de différence. Ceci est évident face aux dessins figuratifs et face aux dessins de textes, avec lesquels je terminerai dans un moment, mais, si c'est encore vrai pour les dessins abstraits, comment l'expliquer ? D'abord parce qu'en général l'opposition n'est pas aussi catégorique entre ces trois types de dessins, de moyens et petits formats, qu'elle ne pouvait le paraître entre les « tableaux » abstraits et figuratifs. Ce qu'on va vérifier en distinguant trois autres familles de dessins parmi les abstraits. Les uns s'apparentent à des détails rapprochés de motifs déjà présents dans les dessins figuratifs et ils ne font alors qu'exagérer le cadrage serré qui s'applique, par exemple, aux silhouettes et à certaines formes de colliers, arabesques figuratives, que viennent couper les bords de la feuille de papier. Le dessin se réfère bien à une forme existante mais celle-ci est méconnaissable. Un deuxième type de dessins soi-disant abstraits se réfère aux codes de l'écriture et en retient certaines particularités comme l'alignement des signes, la disposition en lignes parallèles horizontales, le renvoi en notes de bas de page. L'ensemble intitulé Drift, 2000, en dix-sept éléments, réunit ces différents cas de figure et propose de surcroît un motif cursif répété deux fois qui ne eut manquer de rappeler l'apprentissage de l'écriture par l'exercice fastidieux de la copie. Le troisième groupe réunit des dessins franchement abstraits mais dont l'organisation en entrelacs, en ramification ou en compartiments fut peut-être suggérée par l'observation d'un nuage, d'une branche d'arbre ou d'une façade de bâtiment. La main ne s'y abandonne pas avec plus de volubilité mais le contrôle de l'artiste sur ce qu'elle est en train de faire s'y exerce d'une façon différente. On pourrait juger ces dessins plus formels, ils sont plus structurels. S'ils sont des jeux de formes, ils supposent une construction pour soutenir la forme. Formellement seulement, ils peuvent rappeler certains tableaux de René Daniëls : ses arbres généalogiques et ses obsessionnelles vues d'expositions, réduites au tracé sommairement perspectif de deux cimaises convergeant pathétiquement en une impasse centrale, et qui évoquent accessoirement le motif ridicule et mondain du nœud papillon. A cette typologie subjective des dessins abstraits de Silvia Bächli, il convient d'ajouter des compositions orthogonales minimalistes dont le but semble d'abord de partager la surface de la feuille de papier et d'intervenir ainsi sans y toucher sur le format : comme si des lignes droites, tracées de part en part, pouvaient jouer un rôle soustractif : comme si la ligne s'effaçait au profit d'une surface qui se défait pourtant sous l'action de son « pré-découpage ».
A part cette exception, l'opposition n'est donc pas si marquée entre les dessins figuratifs et les abstraits, chez Silvia Bächli. Remarquons en outre que certains abstraits peuvent se glisser dans les tables thématiques où se retrouvent plutôt regroupés les figuratifs par identité de référent : les nuages, les paysages, les festons, les mains, les jambes, les visages, etc. Au reste, cette opposition caricaturale entre abstraction et figuration importe peu. Elle ne valait même pas, au XXe siècle, la querelle des Bouffons qui partagea le XVIIIe siècle entre tenants de l'opéra français et partisans de l'opéra italien. Paul Klee, que j'ai précédemment cité, s'en moquait déjà et passait sans vergogne d'un registre à l'autre. Toutes les formes sont dans la nature, y compris celles, trop petites, que nous ne voyons pas. Un cercle restera toujours un cercle : quelle que soit la perception que nous en avons -- forme pure ou forme combinée -, quelle que soit notre disposition à y voir un cercle tout court, son pourtour ou sa surface, une orange, un ballon, la lune, le soleil ou la terre... qui nous inspirèrent l'idée du cercle. L'homme n'est que le dépositaire de la géométrie, il n'en est ni l'inventeur ni le propriétaire.
Il faudrait encore distinguer chez Bächli, les dessins résultants de petits gestes répétitifs et ceux faits d'un geste ample parfois unique, ceux qu'elle obtient en levant souvent le pinceau et ceux où elle le maintient longtemps en contact avec la surface du papier. Enfin il faut surtout absolument éviter de voir le travail de Silvia Bächli sous l'angle exclusif du dessin. Le dessin n'est ici que l'expression la mieux adaptée au regard porté par l'artiste sur le monde, qui choisit de s'attarder où il veut et qui choisit de voir ce qu'il veut en ce qu'il voit. J'en étais au dessin comme notation. Silvia Bächli apprécie les comparaisons musicales. Elle exposa plusieurs fois à Genève où, de passage, je finis ce texte. Ma chambre d'hôtel a vue sur le Rhône. Des guirlandes éteintes se reflètent dans l'eau. Il pleut et on peut voir une partition criblée de notes dans la surface piquetée du fleuve. Un certain nombre de ses dessins a justement à voir avec l'élément liquide : qu'ils soient des représentations de turbulences ou qu'ils doivent certaines de leurs qualités au délayage du pigment et à la fluidité de la main et du pinceau.
Les dessins de textes occupent une place singulière dans le corpus des travaux de Silvia Bächli. Le fait de les qualifier de « dessins de textes » trahit déjà quelque chose de cette ambiguïté. Ce sont des textes en même temps que ce sont des dessins. On ne eut les imaginer sans cette double appartenance. C'est pourquoi il faut les voir installés au mur, où ils ne jouent cependant pas le rôle de pense-bêtes, d'avertissements ou d'affichettes. Et c'est aussi pourquoi ils ont été exécutés au pinceau, comme la plupart des autres œuvres. Tout porte ç croire qu'ils ont d'ailleurs été réalisés au cours d'une session de travail ordinaire, entre deux dessins... sans texte. De cette pratique d'atelier, les dessins de textes peuvent d'ailleurs paraître le commentaire incisif et ruminatoire : entre apostrophe et encouragement. Mais, de nature philosophique plus générale (ils ont une forte tonalité existentielle), ils peuvent trouver à s'appliquer en bien d'autres circonstances. Ils s'adressent à nous comme à l'artiste et pourtant ils ne délivrent pas un message d'une évidente clarté. Leur syntaxe est chaotique, ils ne forment pas vraiment des phrases, l'auteur s'y interdit l'usage de toute capitale, ils se résument souvent à des énumérations, ils n'alignent pas facilement les mots, ils multiplient les césures, ils sont encombrés de silences, ce sont plutôt des bégaiements, et ils disent ainsi notre dessaisissement face à l'aphasie qui nous menace, qui tua Billy Bud et où sombra Valery Labraud. Toute notre relation au monde est fondée sur les cinq sens et sur leur arbitrage par le langage. Les dessins de texte de S. Bächli disent cela avec beaucoup moins d'emphase évidement : notre vulnérabilité face à le langage et cette vulnérabilité du langage en nous. Ils ne tiennent pas par leur seule qualité graphique ni par la qualité du texte. Donc par quoi tiennent-ils ? Et alors comment se règlent (ensemble) la longueur du texte, la taille des lettres et le format de la feuille ? Comment, noir sur blanc, tout cela forme-t-il un tout ? Un bloc de texte qui forme un bloc de sens d'une dimension précise ! Comment se fait-il que le texte perde son intensité une fois reproduit typographiquement ? Comment ce texte se fait-il dessin ou comment le dessin devient-il texte ? Car en effet, le dessin s'impose au texte et le texte au dessin et leur mélange ne peut se résumer à un harmonieux équilibre entre pleins et déliés : qu'il s'agisse précisément de texte, en d'assez rares occasions, ou, plus souvent, du motif unique d'un bras ou d'une jambe reliés, ou encore d'une longue mèche de cheveux parcourant de art en part la fenêtre de la feuille de papier. Si ces dessins de texte sont si précieux, c'est parce qu'ils matérialisent une pensée à l'état naissant. S'ils n'étaient que des exercices calligraphiques, ils ne feraient que prendre le texte pour modèle et il s'agirait alors de superficiels travaux d'embellissement. (Aucune démonstration de virtuosité, là non plus : la graphie de Silvia Bächli n'a rien d'extraordinaire.) S'il fallait inversement les considérer comme des brouillons littéraires, on ne comprendrait ni la taille inhabituelle des caractères ni l'usage du pinceau, qui tient la main de l'artiste à distance du support et manifeste ainsi l'écart entre intention et action, entre production gestuelle et production intellectuelle, entre la chose dite et la volonté de la dire, entre la pensée qui s'élabore et celle qui se donne finalement à lire ou à entendre... Car le texte n'est pas l'expression littérale de la pensée ; il n'y a pas, à cet égard, une telle différence entre l'oral et l'écrit. Il est très différent de se mettre en condition d'écrire et d'écrire sous l'impulsion d'une idée spontanée. On ne peut écrire longuement sous la dictée de la pensée car celle-ci (je devrais écrire celles-ci : la dictée et la pensée) est discontinue, au mieux intermittente. Les idées sont des séquences courtes issues de la pensée qui la charge d'en produire de nouvelles et de les assembler. Le fil de nos idées n'est pas lisse et il n'est pas interminable. Il s'effiloche, il fourche, il cède et il faut sans cesse le cadrer, le torsader ou le raccommoder. Même s'il n'est pas embrouillé, il est plus roche de la corde à nœuds que du fil à plomb. Quand je suis « perdu dans mes pensées », en vérité soit je ne pense pas, soit je suis perdu entre mes idées, soit je suis aux prises avec plusieurs idées impossibles à rassembler en une seule.
Les dessins de Silvia Bächli sont des gestes de la main qui accompagnent le mouvement de la pensée jusque dans ses impasses. S'ils restent imprévisibles et, s'ils doivent le demeurer pour l'artiste, c'est pour maintenir ce parfait synchronisme entre vision et réflexion. Le dessin doit d'abord avoir la fluidité du sens et en même temps la fluidité de l'arabesque. Ici, la fluidité est à coup sûr plus proche des aquarelles de Beuys que des tableaux de Brice Marden. La feuille de route que m'envoya Silvia Bächli ne laissait aucun doute. Comme ses plans de montage. D'une impeccable précision topographique, elle prenait appui sur des repères indiscutables. La ligne droite est le plus court chemin mais elle peut être semée d'obstacles. Chaque fois qu'un inconnu me demande son chemin dans la rue, je suis plongé dans le plus profond des petits désarrois. J'ouvre au hasard Le Mont analogue, de René Daumal, dont le sous-titre est Roman d'aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques, et je lis : « L'homme qui nous accueillait était bien un guide. Toute autorité est en ce pays exercée par les guides de montagne, qui forment une classe distincte, et, en dehors de leur métier propre de guides, assument à tour de rôle les fonctions administratives indispensables dans les villages de la côte et de la basse montagne. Celui-ci nous donna les indications nécessaires sur le pays et sur ce que nous devions faire. » Feuille de route, Frédéric Paul, février 2002.