variation nocturne
illustration: Marcel Duchamp, Portrait, huile sur toile 1910, musée des beaux-arts de Rouen.
Quand régnait l'abstraction comme une compréhension supérieure des termes de la peinture il y avait Bonnard et quelques autres qui posaient des figures chinoises sur des tapisseries, et pendant les compositions grises et anguleuses de Picasso et Braque, les arabesques colorées de Matisse, une tripotée de fauves. Les surréalistes trouvaient leurs images, appelaient à capter le monde comme l'avait essayé Rimbaud et quelques-uns déjà allaient faire à Zurich les soirs du cabaret Voltaire. Les incohérents avaient peint des tableaux uniformes et chahuté joyeusement les vernissages du Salon pourtant les monochromes et les happenings n'existaient officiellement pas encore. On construisait en pierre des façades ouvragées et essayait aussi des volumes anguleux de béton peints en blanc à la manière de pages neuves. Certains prônaient le noble et régional terroir d'autre l'industrie et l'international. Par les ballons et les premiers avions on découvrait le monde par en haut comme à sa verticale. Par-dessus cela traînaient encore d'avantage des chasses en aquarelle et des bouquets de fleurs lointainement impressionnistes. On faisait dans tous les genres quantité de portraits mondains. Certains peignaient des triangles sur fond blanc dans un sens ou dans l'autre et cela changeait tout. Sur des gravures à l'allure primitive on cassait des gueules comme le faisaient les obus, on plumait les patates. D'autres modulaient les couleurs imageant la musique à la suite des romantiques. On collait des objets, en posait sur des socles qui devenaient œuvres d'art parce que comme le mot, l'art est le terme d'un usage. On jouait du goût et du dégoût, du plus ou moins bien fait, dans tous les sens des passions, en faveur d'idéaux, d'esthétique ou bien pour casser tout. C'était à tout prendre un siècle compliqué, terriblement embrouillé. Aujourd'hui que les temps ont changés et que l'on ne peut confondre si l'on est avant ou après la césure des siècles, c'est à peu près la même chose. Et pour dix préoccupés de design et dix de bricolage pauvre, il en est autant qui fondent l'art dans la vie, en font un principe de relation, des questions, un principe de mémoire ou de catharsis, une critique sociale ou un jeu plus ou moins sérieux sur la forme. En vérité dans nos temps relatifs on use un peu de tout, s'intéresse de tous les aspects en ne variant le plus souvent que les seules proportions de chaque chose. Dans le jeu des critères esthétiques et des délicatesses de goût, c'est de remuer assez pour que ne se dépose pas dans le fond l'épaisseur écoeurante d'une norme. C'est vraisemblablement déroutant un art qui n'est pas un mais c'est sa façon de rester vivant que d'être multiple et changeant, d'inviter constamment l'esprit à développer des moyens d'approche. S'agit de surprendre en un même moment quantité de systèmes mal établis entre leur élaboration et leur démontage ; jouer aux châteaux de sable était une bien belle chose.
C'est infiniement épuiser un jeu de langage pour, lorsqu'il parviendra à un état stable, normé, le défaire et commencer à nouveau, différemment, la transformation tâtonnante. Ainsi cet objet que, pour sa perpétuelle volubilité, son appétit vaste on voudra bien trouver beau, sera effectivement toujours un peu bizarre. De cette bizarrerie naïve, non voulue, inconsciente dont parle Beaudelaire.