tableau de Mendeleiev
Je regardais la mer, ou peut-être une photo d'Adams laquelle n'était qu'un instant capturé de la réalité même: un mot que je comprend, qui est mien, et qui alors me parle. « Un instant » n'est pas tout à fait juste, se serait bien plutôt un monde avec sa grammaire, ses mots, ses phrases et leur histoire.

La photographie a cette esthétique d'un monde qui échappe et qui revient vers nous disant en un mode immédiat, compact, ces allés-venus, c'est à dire la façon biaisée qu'ont les choses de se donner à nous. Ainsi, si elle ne capture pas la chose, elle trahit un peu du trajet par lequel une chose se donne à voir.

Que ce soit, comme nous l'évoquions récemment dans l'atelier avec Philippe Dagen, ce regard cultivé qui nous place en tout moment des tableaux devant les yeux, cette facétie des images qui se substituent aux souvenirs, ou seulement les mots que nous mettons sur les choses, qui nous les rendent visibles; au réel continuellement se substitue une réalité.

A savoir si c'est le poème qui flotte sur la mer ou la mer sur le poème, Pierre Michon a, je crois, une belle formule dans l'Empereur d'Occident mais je ne m'en souviens pas et n'ai pas la page sous la main. Alors la question demeure de savoir s'il fallait que je la nomme pour que la mer existe ou si c'est elle qui a suggéré de tisser aussi des phrases. On sait que le paysage est une invention récente et Henri Cueco demandant à un homme de la terre comment dans son patois pourrait être dite sa beauté, on découvre avec lui que cette réalité là du « beau paysage » pour son patoi paysant n'existe pas, il n'y a que le bon pays des terres cultivables ou au contraire les mauvaises. Je me rappelle aussi les croyances infantiles que dégageait Jean Piaget de ses observations: « le soleil nous a dit qu'il se nommait ainsi », ou bien « nous le savions », « depuis toujours », car le nom est collé à la chose et qu'ils se donnent de concours. Nous faisons nos mondes et j'ai imaginé l'enfant décelant au dessus les zones de lumières, la silhouette qui se penche, le contact tout intuitif des textures. De la même façon je vois une étendue verte quand un autre verra un gazon d'agrément fait de Grass anglais et de Fétuque, et dans les nuages j'imagine qu'on verra des cirrocumulus léchés de cirrostratus, moi plutôt des lavis.

En amont du mot, dans cette zone indéterminée se tapissent les choses. Ne tentons-nous pas continuellement et avec plus ou moins de bonheur de capturer, ou plutôt de dégager par la poésie ce dessaisissement, seule échappée possible dans un monde de cases? Valéry ne parlait-il pas en des termes similaires de l'informe? Là encore je n'ai pas le livre à disposition, mais il s'agissait de voir au delà du monde de signes et de mots, celui de l'informe, du diffus, du dissipé comme un songe, du réel dans ce qu'il impose de dessaisissement. Comme soulever le soilede Maya. C'est accepter là une certaine cécité pour atteindre une partie vive et je me souviens dans le journal de Virginia Woolf que je lisais cet été comme sa façon de désincarner les personnages de ses romans, et dont on peut lui faire reproche, est pour elle une façon d'aller au-delà de la réalité pour atteindre le vif du réel, ainsi on se dégage de la trame narrative, des modèles « piqués sur le vif », pour atteindre la présence, le rythme, l'intensité toujours surgissante de la vie. L'art alors invente des manières d'approche du réel. Il y a ça dans les poèmes de Blanchon, je dévoilerai peut-être plus tard le cadeau qui m'a été fait et comment cela nous est important.

J'ai failli ne pas poser ce texte étant tombé juste avant sur la voix de la mer de Jacques Ancet, essai superbe qui fait passer mes bavardages pour du plagiat. Ce n'est peut-être au fond pas tellement currieux mais je découvrais chez lui plusieurs fois les mots ou les exemples que je venais d'employer. J'en profite pour saluer ici l'initiative de publie.net, quelque chose est en train de se faire.