La triste figure
Posant une première contradiction dans les termes, je prépare le concours à l'agrégation en dilettante. Je feuillette les articles sur la reconstruction de l'après guerre par Vayssière, Monnier, Sanyas ou Voldmann, lesquels me tombent des mains. Je n'ai pas encore percé le mystère des yeux qui parcourent un texte sans le lire. Si mes yeux parcourent c'est qu'ils lisent, ça doit bien se trouver quelque part, il devrait en rester trace. Pourtant je pense à tout autre chose et je n'ai aucune idée de ce que j'ai lu. Sans doute le fait que je ne parviens pas à me sentir concerné. Alors je reprend les carnets d'Eric Rondepierre que j'achève, puis la nuit cinéma.

Carnets : Bribes de journal intime, réflexions esthétiques, précisions sur les travaux réalisés et esquisse des travaux à venir, les carnets parviennent à rendre intéressants une autobiographie. Si j'ai tendance à m'abîmer dans l'idéal d'un livre mallarméen ultime et parfait et ne constate que mon incapacité pascalienne à n'engendrer autre chose que des fragments épars, j'ai pu apprécier ce livre dont la forme et le style sont comme ils viennent. On y retrouve l'ambiguïté de tout journal quand à son destinataire, la fonction floue de notes qui ressemblent à des lettres laborieuses que l'on envoie à de la famille dont on est resté trop loin trop longtemps. Cette notation successive des événements de l'existence comme si on expurgeai le vivant de quelques éléments furtifs pour les retenir sous une forme inerte, inoffensive, a quelque chose de lassé, quelque chose d'une indifférence mortifère.

Parfois on note pour la mémoire, parfois pour retranscrire une image. Dans un cas comme dans l'autre il y a un certain transport clandestin du matériau. S'en suit une affectation à donner à la collecte (sans doute est-ce une des raisons à l'art : inscrire, légitimer une manie), une nuit cinéma à éprouver, traverser, révéler. Ce second livre, donc, qui fait basculer ce monomaniaque de la pellicule dans le multimédia. Une croisée de genres, paradoxalement dense et épuré, un exercice a priori casse-gueule duquel il sort sur ses deux jambes. On y rentre à sa suite dans une disposition inquisitrice, à l'affût de clefs dévoilant les coulisses de son œuvre, puis on partage son initiation à l'humour sombre, à la fantaisie sérieuse.

« Au hasard des questions et des interrogations, on finirait presque par ne plus voir ce qui se dérobe. Une figure romanesque dense tissée tout au long du livre. Le portrait d'une femme en forme d'énigme. Apparaissant. Disparaissant. Eva dont il reste à la fin du récit qu'une photographie...et surtout la chair d'un livre et la clandestinité d'un regard. » (S.Rongier in remue.net)