Nobody nose
Il est dit que si l'homme a été créé avant la femme, c'était pour lui permettre de placer quelques mots. Pardonnez ma prolixité, elle dépend peut-être d'une angoisse inconsciente d'un espace à soi en sursis. Chaque lettre à la hâte --plus ou moins -- est insuffisante ; c'est en cela même qu'elle justifie celle qui va suivre. Et ainsi de suite, la discussion comme tentative de se dire tout entier, d'énumérer le monde. Ainsi aussi des velléités de Karim sapées lorsque, durant l'élaboration de sa réponse, à la donne de base s'est surajouté nombre de données lesquelles il voudrait alors intégrer à son envoie qui se doit en conséquence d'être ajouré afin d'être complété. Maison toujours, je renvoie deux pages, trois nuances ou compléments un peu trop tôt. Comment répondre à une question changeante, à un sujet mobile, qui n'est pas fixé pour un temps suffisant ? La volonté d'être quelque peu définitif. L'impossibilité de l'être. Difficile aussi de contredire quelqu'un qui change souvent d'avis : il aura fait le mouvement par lui-même. Du mouvement d'ailleurs, on n'en manque pas en ce début d'année. A vrai dire, on s'agite beaucoup, on brasse de l'air. La petite expo perso dans le quartier latin est enfin commencée, le reste va suivre. On s'agite. S'il est vrai qu'un battement d'aile de papillon provoque des ouragans de l'autre coté du globe, alors nous nous sentons un responsable du tsunami et autres catastrophes récentes. Excepté la hausse du baril de brut.

Un peu abruti pas la glose brumeuse de l'histoire de l'art d'élie Faure, j'ai relu un peu de poésie avec « tulipes & cheminées » de Cummings pour retrouver un peu des formes de syntaxes singulières. Désinvolte et efficace, j'aurai voulu tirer leçons de tout ça mais il ne me semble pas possible de faire autre chose que de l'adaptation, quelque chose comme adopter une posture, une attitude superficielle, sans attaquer du dedans. Comment ne pas subir une influence directe de ces rythmes singuliers ajouts ou suppressions d'espaces, renvois comme syncopes de jazz, mots soudés...

« C'est

le printemps

et

l'

Hommeballon

chèvre-pieds siffle

beaucoup

et

un peu »

ou encore, les parenthèses qui se posent à l'envers en un début de vers. Et qui parfois ne se referment pas. C'est ainsi figé dans ces rythmes tout d'un bloc quoi qu'on y fasse, ajoute ou retranche. Ca ne fait, tout au plus qu'ajouter à la liste des désirs inassouvis.

Et puis j'ai relu de très beau texte de Jean Louis Schefer sur la villa Noailles. Quatre pages pour une préface à des photographies de Jacqueline Salmon, mais tout y est. Il demande :

« A quelle espèce d'exercice nos conduit la version photographiée d'une maison ? A l'inventer, non à l'habiter. [...] Le photographe fait d'une maison ce qu'il fait d'un visage. Non un portrait ni la révélation d'un instant vrai ; il l'invente et surprend parfois ce qu'il a de plus inconnu pour lui-même. Il apporte un déni à tout savoir intime et réalise, je ne sais comment, non sa transparence mais la fermeture de sa pensée ; rend sensible une espèce de fatalité dont le sujet photographié devient le locataire surpris. C'est cela même ; photographiés, nous sommes locataires de notre corps, enchantés ou surpris par une telle métamorphose puisque nous n'avons jamais de nous-même que l'idée prolongée de ce que nous regardons : notre paysage, nos tableaux et les milles surfaces changeantes d'intuitions qui nous maintiennent précisément invisibles dans le monde, acteurs incessants de regards, spectateurs insatiables de la vie. »

Et en peinture, fixer ce locataire et fixer simultanément l'outil qui fixe.

L'issue, ou du moins la direction est dès le début inscrite dans cet agrégat du style, de la technique. Les moyens immanquablement subvertissent les fins. S'il s'agit parfois à l'origine d'une vague recherche de matérialisation de l'espace comme l'on sonde un trou en y lâchant une pierre, l'exercice répété ressemble à la longue à une vérification de ce pouvoir de mise en forme et par endroit, sous notre regard, d'autogenèse du matériau.

La composition d'un tableau ou d'une œuvre romanesque, n'est bien souvent qu'un bricolage de morceaux vécus du paysage réel et de quelques parties issues purement du moyen plastique d'expression mis en œuvre. Travail autour de la langue et du mot ou travail de la matière picturale. Nous sommes assujettis à un mode d'expression, l'objet visé en est borné aux dimensions de notre situation. Nous concevons, créons dans la mesure de nos capacités, de ce que l'on s'est mis en condition de réaliser.

Et le problème se complique encore du fait qu'il faille construire l'objet présent, celui que l'on appréhende, en regard des constructions déjà effectuées par d'autres en des époques antérieures, afin de lui insuffler quelque pertinence future.

D'où cette extrême précarité qui concoure à la répétition toujours approximative, jamais définitive.

J'ai l'impression, une fois encore, par ces détours, de me redire. Sans cesse on tourne autour du pot entraînant Karim dans une circulation similaire autour de la lettre qu'il enverra demain ou le demain d'après. Et il ne me semble pas qu'aujourd'hui je m'en sorte mieux qu'en la précédente, ce n'est que correctif accumulé à défaut de cet « ultime » rêvé qui serait apposé comme un sceau, définitif et magistral.

Ainsi je viens d'acquérir trois Bergounioux jusqu'alors vacants de ma bibliothèque. 23 sur 32 que j'ai pu recenser. En rajouter un peu plus pour qu'il en manque un peu moins, tenter d'achever quelque chose, c'est aussi le rêve utopique de tout collectionneur.

3 sept.-05