têtes d'eau, de Lionel Sabatté
« Si tu regardes des murs barbouillés de taches, ou faits de pierres d'espèces différentes, et qu'il te faille imaginer quelque scène, tu y verras des paysages variés, des montagnes, fleuves, rochers, arbres, plaines [...] et une infinité de choses que tu pourras ramener à des formes distinctes et bien conçues. »
Leonard de Vinci

« Je m’habituai à l’hallucination simple : je voyais très franchement une mosquée à la place d’une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d’un lac. »
Arthur Rimbaud


La tête procède de la tache.  Et il s’en faut de peu quelquefois qu’elle y retourne, entrainée par une pente nostalgique, un avachissement régressif. On l’entrevoit certains matins dans la glace quand le visage qui se tient entre elle et vous se rassemble péniblement et de mauvaise grâce. Il voudrait retourner à l’informe.

Mais la symétrique se vérifie tout autant : toute tache autant qu’on puisse en juger, est grosse d’un visage. Faites l’expérience. Tenez-vous tout près d’une d’entre elles. Considérez-là sans préjuger de rien, silencieusement, désinvolte. Laissez couler sur vous, ou s’étendre, se déployer autour de vous quelques brassées de temps. A l’instant où vous êtes pour vous détourner et regagner la vie courante, vous intriguera quelque chose de subtile et indistinct. Rien de précis ; un sentiment seulement. Une part de vous refusera sans doute, mais l’autre, elle, vous obligera à admettre. Toute tâche si vous lui laissez le temps fomente à coup sûr des ocelles où se forment peu après des pupilles. Vérifiez, au cœur de l’accident, des lézardes, des commissures, des renflements ; là-dedans des regards tout enfoncés dans des coagulations, des précipités, des laitances. Bientôt de petits yeux aveuglés de recevoir depuis leur pénombre idiote la lumière du dehors. Deux boutons de fleurs qui s’entrouvrent.

Si on doit à un dieu accroupi dans l’argile et à ses modelages les silhouettes appariées et naïves desquelles s’extrapolèrent hommes et femmes après qu’y fut insufflé l’âme, leurs visages demandèrent de remuer les matières, de dégorger des linges, de fourrager de la pointe d’un bâton dans ces égouttements. Le vénérable cherchait en souvenir dans une flaque ce qu’il avait aperçu un jour, agenouillé sur la rive pour cueillir dans la coupe de ses mains un bol d’eau. Il avait le désir de ce remuement liquide, de ces têtes d’épingles fichées là-dessus ou là-dedans et qui qui retournaient vers lui leur indexes pointés, mélangeant l’étonnement et le grave, bientôt le sévère et le malicieux.
Ne dites pas grimaces ou grotesque, personne n’était là ce jour pour juger que dieu lui-même penché sur ses exercices. Mais ce fut là, dans cette petite musique des mains qu’il tira de la tache le premier visage dont tous les autres procèdent.

L’artiste, qui chaque matin revient à lui en s’extirpant de ses rêves, retrouve sans savoir ces temps anciens et leurs légendes. Dans sa tasse de café déjà il voit se former un visage tout enfoncé dans sa nuit. Il enfile le pantalon rêche, lasse les grosses chaussures, passe la veste toute maculée où s’essaient innocemment des constellations, des amas galactiques. Il gagne l’atelier dont il balaie du regard le paysage tout peuplé d’avortons, de rumeurs. Enduit au sol grossièrement un épais châssis entoilé au format que l’on dit figure, dévolu au portrait. Le considérant basculé, il envisage l’esquisse claire d’un paysage. Et comme un enfant pas sage ou un savant chenu penché sur ses lentilles il lâche sur le clair un peu d’eau trouble, de la poudre de fer orangée de rouille et mêlée de colle, du plâtre frais. Dans sa main l’éponge chargée est un avion bombardier, un canadair. Un premier survol en repérage, il passe en rase-motte au-dessus de la zone et il largue. Vla !
Maintenant il est accroupi en tailleur, un pinceau de peintre en bâtiment à la main, le bras tendu sur le carnage. Il n’a que peu à faire, la chose est déjà là. Tout le travail est comme aux parois des grottes quand les torches en passant surprenaient la croupe furtive d’un mammouth, le poitrail d’un cheval : d’abord les reconnaître, ensuite, en peu de gestes, les révéler en accusant ici une accroche, en prolongeant là une échine. A ces choses là le temps tranquille souvent suffit. Une nuit, la pause déjeuner. La matière décante. Les choses s’ajustent d’elles-mêmes à leur fantaisie. On ne se fait pas dieu sans quelque désinvolture.
Le bricolage, l’art, c’est l’enfance retrouvée.