Anne Renaud, formes et mouvantes
« Le monde est une branloire pérenne. »
Montaigne

« Je voyais très franchement une mosquée à la place d'une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d'un lac ; les monstres, les mystères ; un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi. »
Rimbaud

« La beauté sera convulsive ou ne sera pas. »
Breton

« À savoir que la danseuse n’est pas une femme qui danse ».
Mallarmé

Qui me dira que c’est là le jeu d’hallucinations, d’épanchements internes, de songes échevelant les choses ? J’ai vu dans des tableaux s’émouvoir, se malaxer des formes dont la souplesse m’était tangible. J’étais comme penché sur la lentille d’un microscope à surprendre la danse convulsive, les étirements, les copulations, la fusion ou la démultiplication de petits organismes frayant dans un liquide. Le temps dans mon dos retenait ses gestes. Ni la toile, ni la peinture n’avaient fixé ce qui en courbes se pâmait sous mes yeux, ou mimait ces nœuds que font les chats dans leur sommeil.
Me revenait le souvenir des formes de Arp et de Miro, des toiles de Suzan Frecon, Ilma af Klint, de certains Picabia, peut-être de quelques Kandinsky qui entraient avec elles en résonnance. Les sculptures les plus organiques de Louise Bourgeois. Les manière des poulpes et des méduses.
Je pratiquais sans le vouloir l’approche comparée. Tentais quelques rapprochements avec la manière qu’a la mer de lécher le rivage en auréolant le sable. Avec ces langues de lave qu’on voit s’écouler sur les flancs des volcans, s’épaississant en excroissances. Revoyais très distinctement les mains du puissant Pluton s’enfonçant dans le gras de Proserpine, dans le Rapt sculpté par le Bernin. L’érotique cannibale qui abouche des corps tout ahuris de désir dans certaines toiles de Picasso. Et changeant de domaine et d’échelle, des vues d’échographie, de méiose ou de mitose, de globules blancs pratiquant la phagocytose.
Laissais jouer l’équivoque par laquelle l’art sans cesse s’ouvre à lui-même, s’infinit. Une courbe somme tout est faite pour qu’on la suivre et s’incline et se courbe à son tour, le corps entrainant dans son mouvement le mouvement des pensées. Et ce n’est pas là délire. Seulement embrasser pleinement. En gestes déliés, entrelacs, esquisses libres, consonances, facéties, contorsions. Se faire voyant comme l’envisageait le teigneux, le sulfureux Rimbaud, « par un lent et raisonné dérèglement de tous les sens », s'épencher.