Je retrouvais dernièrement cinq carnets contenant le texte des « pas perdus » lequel participait de l'installation/pièce de théâtre que j'avais tenté de mettre au point il y a plus de deux ans avec quelques élèves de l'école d'art dramatique. C'est un crapuleux collage témoignant de mes influences du moment : Beckett, Kantor, Peter Brook, Schultz... Collage que j'avais appris d'Isidore Ducasse. Là aussi la version imprimée n'avait pas échappée aux biffures. Je ne me souviens plus s'il était prévu quatre ou cinq récitants, les sigles des répliques sont effacés et la forme continue de ce dialogue de sourds en devient pour le coup bizarre. Sur le moment j'ai trouvé ça plus intéressant. Peut-être l'effet de la redécouverte. Je le fixe ici.
Les pas perdus
Il est des lieux qui n'appartiennent à nulle part. L'étendue des choses en fait une intention. En vouloir alors pour principe de toute vie.
Donc il y aura une chambre. Elle sera crapule. Profonde, à peine plus haute qu'un homme. L'homme : une chaîne rouillée qui frotte contre l'écubier.
Distribuer ses pas.
Décoller du mur comme un paquebot du quai. Les lieux se déplient dans leurs déliés, leurs convulsions et leurs murmures. Tenter le dénombrement des choses et des êtres perdus en cours de route.
Ce ne sera pas tout à fait un cube. Ni un franc rectangle. Trois mètres par trois cinquante. Quatre tout au plus. Meublé au besoin. Une chaise. Une « peut-être chaise ». Une table dont les quatre pieds s'étireront jusqu'à toucher le sol. Non, pas de table. On annule la table ! Juste une « peut-être chaise ».
S'enraciner sur son île, envoyant des signaux pathétiques. Passer soi-même au large d'îles. Dériver. Parcourir tout son champ d'action et sa zone d'influence : faire le grelot.
Je passe la porte. Elle tinte. L'atmosphère est brumeuse et échevelée. Tabac. Les lampes sont autant de couchants. Les chaises crient, chutent. Je légitime ma place par un verre. Posé au tumulte.
Je suis quoi pour toi ?
Exutoire au goût des commissures. Chacun enterre son pépin. Déjà ailleurs, il me conte sa journée. Dans mes inconséquences comme dans une fatalité consentie.
La broyeuse de café broie son café.
Mes mains pendaient aux cotés. Le livre ouvert. C'est à ce moment que G nous apparut. Un hochement significatif de la tête. « C est mort. Il s'est suicidé au gaz. » Il ne laissa en mourant aucune ligne d'explication. On décida d'en rester là.
Nous restâmes encore un instant avec B, le café posé avec ses chaises autour. Plus tard, G nous emmena dans un petit restaurant situé dans une impasse donnant sur le mur du cimetière.
Le jour est lent et sans conviction. Poser une boîte. Se mettre dans la boîte. Donc il y aura cette chambre; coquille. De l'artichaut, elle possédera la saveur âpre et râpeuse. L'homme : une rature. Recourbé comme une manille. Chercher quelqu'un qui appartient à la même liste de proscrits. Lentement alentour, les traces s'effacent s'effacent. Tenir l'escale. Mille autres choses qui ne sont pas dicibles. Une lumière réticente. Poussière. Dans son palanquin, baladé sur la laisse par un esprit palmé des pieds.
A la fin avril, il y eut une matinée grise et sèche ; les gens marchaient en regardant le sol. En désordre. Ils tentaient de s'en extraire à la force des bras et des jambes. J'ai souvenir des brumes froides hantées par des silhouettes perdues. Des gémissements assourdis par milles prostrations, de plus en plus faibles divers, ténus, timides, farouches. De plus en plus tus. Il y a toujours quelqu'un qui passe au loin. Une certaines sensation de chambre. Et comme une menace, ça vous colle aux os. A travers chaque nuit elle passe, survolant vos tremblements dans un bruit infatigable de moulins. Le temps ne peut plus rien changer à cette histoire, elle traverse les horizons, en creuse les ornières. On m'emmena de force avant que j'ai eu le temps de.
Un suspend prolongé. Une fenêtre ou chantepleure, ou encore un tableau accroché au mur. La juste hauteur sous barrot. Regrouper dans sa boîte. Toujours le désir d'embrasser l'étendue de son horizon ; et même plus loin. Volonté d'unifier par soi, de donner corps à ses aspirations. Donner à voir de manière plurielle et simultanée. Impérieux besoin de nommer pour créer, décrire pour animer. Amener à soi.
G nous conseilla un apéritif. Pendant que nous prenions connaissance des lieux, B discutait avec le garçon. Ses yeux ne cessaient de se tourner vers nous, comme s'il voulait s'assurer que l'endroit nous était agréable. Il était déjà quatre heure de l'après midi.
Je suis là. Et l'ai aussitôt l'impression d'être un peu à coté. Un peu de trop. Il me reste l'instant à optimiser. Moi je songe. Les rêves suffisent à pourvoir de l'ersatz. (le somnambule doit continuer à rêver pour ne pas s'écraser).
Un peu un voyageur dans une salle d'attente. Mer d'huile. La coiffure décoiffée. Quelque chose qui tient de l'épluchure. Il sera condamné à vivre dans son propre monde. Voyager en cale. En cale sèche. A travers la boîte : la mer, bleue comme de l'encre noire.
Face à mon destin comme devant la classe murmurant : « Je ne sais plus. Je suis désolé, je savais... ». Naufragé qui a rallié la terre et s'y cramponne ferme s'étonnant qu'elle ne vacille pas.
L'entourage fait parti des qualités dramatiques que l'individu fait entrer en scène suivant le moment. Tout est emprunté.
Nous avons emprunté l'étroite ruelle qui relie le cours piéton à la place. La rue de l'humilité. Humide et sombre. Damoclès avait disposé des pigeons aux gouttières. Sur la paume de la place, nous retrouvâmes J, nous bûmes.
Je suis à son seuil. Il ne me parle jamais d'elle. Sans doute est-il en conflit avec son passé. La mer. Il a partagé quelques secrets avec ce beau monstre. Quand à moi, je suis naturellement sereine sur le chapitre. Cynique est le monde.
Une idée de mouillé dans le sec. Une interpénétration complexe entre la mémoire et les lieux où cette dernière prend forme. Car l'homme sera interné comme un mollusque.
Occupé. Profondément occupé. « qui est toujours profondément occupé est au-delà de tout embarras. »
Donc il y aura une chambre. Torve. Graver sur la peau de sa paroi. Maîtriser l'angoisse. Amener à son intérieur. Densité du vécu. Reddition sans dolence. La chambre comme une darse.
Je suis à mon seuil.
Une chambre donc, mais antérieurement, un texte. Je voudrais que chaque mot...je me demande s'il est possible, au sein de la page, d'isoler chaque mot. Un mot vient. Un autre. Il y en a un ici, un autre là. Ainsi de suite. Une mousson de mots ou quelque chose qui tient de la pluie fine et silencieuse. Et moi, j'aurais voulu, sans rien perdre de cette sensation en volume, maintenir chaque goutte, chaque mot. Peut-être autre chose. La distance, le juste espace qui les sépare, un souffle. Et puis j'ai cette voix qui cherche chemin dans la page.
Le livre. L'enfant bloqué dans le passage comme chacun dans cette vie.
Mes souvenirs sont des parois lisses. Gestes évasifs. Je me sens comme au bout de l'allumette. Enchâssé sur le musoir. Contre vent et pétole.
Je voudrais savoir les intentions du monde à mon endroit. Serais-je plus qu'un songe ?
Mes songes effleurent la framboise d'un sein.
Si j'en avais plus à dire ; d'abord à moi-même : « dehors, le pitre à grelots ! »
Je fis part de mes impressions à B. Il trouvait que mon livre ressemblait à un scénario.
Tout se mettra en place au moment venu.
Pour l'heure, je demeure sans convictions, dans l'incertitude. Je ne le sen spas (expédient).
Le besoin de passer inaperçu dans la vie, c'est peut-être pourquoi le livre.
J'apprécie particulièrement les livres courts, ceux dans lesquels persiste une sensation précise du commencement quand le livre touche à sa fin. Nous ne connaissons jamais ce qui commence. Nous le vérifions à posteriori, aux vues de ce qui est. Toute cause est récapitulée dans un goût de madeleine.
Après mure réflexion : nous lisant de concours dans notre chambre.
Retrouvé, ça me semble convenu, mais qu'importe. Ainsi recopié il ne sera pas perdu. Un désir consommé contribue à créer du souvenir. Ce qui me marque le plus c'est le coté surréaliste de ces balbutiements alors que de Lautréamont je n'avais lu qu'un extrait et de Breton j'ignorais tout. Ce n'est que l'année dernière d'ailleur que j'ai découvert le texte de ce dernier intitulé de même.