Rien
« un homme se pencha vers le sol et ramassa une poignée de neige
le nom de cet homme n'est pas important il est mort mais l'art est vivant
pas besoin de noms dans cette histoire se penchant vers le sol, donc le 17 février il y a cent mille ans
un homme ramassa une poignée de neige
il la porta à son oreille »

Robert Filliou


L’étymologie est toujours instructive, et parfois malicieuse. Par elle on sait par exemple que les mots « chose » et « rien » procèdent de ce res latin que l’on entend dans la res publica, c’est à dire la chose publique. Et qu’ainsi les deux sont comme destinés à conspirer.
Il est une humilité dans la chose qui la prête aux expressions du dérisoire : une petite chose, peu de choses, pas grand-chose, une chose de rien (ce qui redouble). Et sitôt on dénigre ou se penche attendri sur le fragile. Et si le rien s’annihile d’emblée, on le surprend parfois à se hausser pour désigner le peu, un rien de temps, des petits rien, amenant un esprit perspicace comme celui de Raymond Devos à observer que trois fois rien, si ce n’est pas beaucoup, c’est déjà quelque chose.
Tout autant qu’ils sont peuplés de vies minuscules industrieuses et invisibles, les parages de nos vies regorgent de formes discrètes, d’expressions ténues, de matériaux humbles et frustes. Une pousse s’extrayant du goudron pour laper un peu d’air et de lumière. Un ticket de métro plié sur lui-même. Une note de courses oubliée dans un cadi. Un morceau de ciel qui se retourne dans une flaque. Un mot d’amour ou de désespoir, ou salace griffonné à la hâte sur le crépi d’un mur. La sculpture involontaire que font des encombrants à l’angle d’un parking. Cailloux, boulons, tessons, fils de fer bizarrement tordus, débris, rebuts, abattis, délaissés, les activités humaines laissent après elles des traces et des vestiges. Reliquats qui pour le génie d’un enfant qui se penche amoureusement dessus, et pour un artiste si l’on croit avec Baudelaire qu’il est une sorte d’individu en lequel l’enfance s’attarde ou se convoque à volonté, confinent bientôt à la relique.
Des mondes s’ouvrent à qui sait les considérer. Comme il s’en fait en cascade sur un mur qui s’écaille ou par le ciel d’une fenêtre pour l’élève qui dédaigne le tableau de classe pour rêver ailleurs aventureusement.

Certains pourraient avoir l’optimisme conquérant et rappeler que les petits ruisseaux font les grandes rivières ou que Rome ne s’est pas faite en un jour, mais pierre à pierre. D’autres, quand le sage montre la lune, ont la présence d’esprit de considérer le doigt au lieu de chercher ailleurs. Ceux-là entendent les murmures et se défient des expressions trop fières, trop tonitruantes. Ils recueillent les riens, accueillent les discrétions, les modesties, le négligé. Ils leur font des autels, leurs vouent à leur manière des cultes, s’en amourachent et les couvent des yeux.
J’ai vu des petits enfants coudre des habits, matelasser des boites à chaussure, y déposer des trésors d’offrandes pour un oiseau mort trouvé au pied d’un arbre qui aurait sa cérémonie au fond du jardin où un coup de pelle avait ouvert la terre.
Ne vous moquez pas, les adultes ont aussi de dérisoires rituels. Et des civilisations entières se sont bâti sur des gestes semblables qu’elles ont souvent dévoyés, dévitalisés en les institutionnalisant.
L’art en est un bien sûr dont on ne sait tout à fait ce qu’il appelle, ce qu’il entend racheter ou repousser.
Il faut dire qu’il est bien difficile de demeurer en repos dans une chambre, comme l’a écrit Pascal. Un rien, venu du dedans comme du dehors vous anime. L’étymologie encore ici nous l’explique : l’anima c’est le souffle, et celui-ci désigne l’âme qu’on sait mal localiser mais dont on sait qu’elle a rapport à la vie. Ainsi rendre l’âme est l’image du dernier souffle. Ainsi tout ce qui a vie, est doté d’un souffle, s’anime.
Et les mains du petit enfant comme celles de l’artiste qui sans doute sous l’effet de la concentration le retient un instant, son souffle, n’ont de cesse d’exercer leur frénétique mobilité. C’est ainsi qu’on est au monde. Non seulement parce qu’on respire le milieu dans lequel nous séjournons. Mais parce que nous y lisons inlassablement. Que nous nous y frottons, y mettons partout les mains.
De ces ancestrales manies certains ont fait profession, s’y vouant tout entier, laissant à d’autres le soin de la chasse, de la guerre, de lorgner sur les cours de brut et les taux de change. En considérant les traces qu’ils faisaient en cheminant, ils dessinèrent dans la terre en y trainant les pieds. Et comme il leur prenait de dégager d’un coup de la pointe de la chaussure les pierres qu’ils rencontraient en chemin, ils s’employèrent bientôt par jeu à dégager ainsi sur dix mètres ou sur une aire définie le sol de tout relief. Ils dressèrent des pierres, en alignèrent d’autres, s’essayèrent à les équilibrer sous diverses figures.
Au milieu du XXe siècle on désigna ainsi une communauté de landartistes. On ne sait pas comment furent désignés ceux et celles qui quelques milliers d’années en amont avaient rassemblé ainsi au font d’une grotte des fossiles, des tronçons de stalactites et autres curiosités géologiques. De ceux qui rehaussèrent sur les parois de celles-ci la silhouette devinée d’un mammouth ou d’un bison.
Ces menues activités tâtonnantes qui font profit du terrain relèvent du champ du bricolage. Humble et haute activité, quoiqu’on minimise parfois ces je-ne-sais-quoi en considérant, évasif, que c’est faire à peu près rien que de vaquer à d’obscurs petits chantiers. Ainsi de retraités qui passent leurs journées entre jardin et garage, cave et remise sans que l’on puisse définir clairement ce qui les anime : « Je fais rien, trois bricoles… je bricole… »  
On doit à l’anthropologue Claude Levi Strauss quelques pages célèbres sur ces pratiques combinatoires de réagencements d’éléments préexistants, résolument ouvertes à ce qui advient, adaptative. « La règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les « moyens du bord », c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. L’ensemble des moyens du bricoleur n’est donc pas définissable par un projet (ce qui supposerait d’ailleurs, comme chez l’ingénieur, l’existence d’autant d’ensembles instrumentaux que de genres de projets, au moins en théorie) ; il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit, et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ».
A l’ingénieur les idées abstraites, au bricoleur, à l’artiste les formes sensibles.

A cet égard, les assemblages de Nicolas Nicolini se caractérisent par leur malicieuse sophistication. S’y ajustent, s’y combinent, y entrent en correspondance quantité de matériaux, qui vont du bois, au plâtre, passant par la résine, la brique ou le papier, intégrant esquisses, notes, photographies, petits éléments comme sculptés à la pointe du canif.
Tassés et callés, ceux-ci composent de petits tableaux affectifs et curieux, tout à la fois bruts et précieux.
« La forme la plus fondamentale de la pensée procède de l’intérieur du monde. On est enfermés dans un monde sensible, fini, et c’est dans ce monde fini que nous ouvrons des perspectives, grâce à la pensée, en mettant en relation des morceaux de ce monde fini entre eux. » conclue le philosophe Patrice Maniglier en commentant Levi Strauss.
Le bricoleur, « c’est celui qui ne croit pas qu’il faut aller au-delà de son monde pour trouver des ressources pour ouvrir et décloisonner. Le bricoleur démultiplie le monde de l’intérieur. »
Y a-t-il meilleure définition de l’artiste ?